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Dalie Farah -"Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'histoire"

Réfugiés de la fac de lettres : imparfait ou passé simple ?

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Réfugiés de la fac de lettres : imparfait ou passé simple ?

La Faculté de Lettres et sciences humaines héberge le département d’histoire et de géographie, elle héberge aussi le département de linguistique, il me semble aussi que c’est là que l’on enseigne le grec et le latin. Sur plusieurs étages quelques enseignements de littérature égrènent leurs siècles.

Errent donc dans les couloirs les fantômes de Voltaire, Genet, Pascal, Montaigne, Hugo ; peut-être même quelques Verville et autre Marie de France. On aperçoit  au rez-de chaussée, le  Service Université Culture et plus loin la bibliothèque Gergovia.

Si l’on pousse son regard au delà du sas qui relie l’université à la bibliothèque, on découvre une petite fille qui joue avec des crayons. La nuit est déjà tombée sur la Gaule. La petite fille se redresse, boucles et sourire à petites dents, elle me regarde, généreuse de sa trousse pleine de couleurs qu’elle veut partager avec moi.

Je lève les yeux, je croise l’invitation silencieuse d’une femme affable, aussi lustrée et habile qu’un maître d’hôtel londonien ; elle me fait visiter les lieux :  deux amas de tentes, et une place de béton circonscrite de bancs au design des années 80 ; ces bancs que l’on a supprimés des espaces publics pour que la pauvreté gauloise ne soit pas trop visible, ce que l’on ne voit pas n’existe pas, non ? Quand la femme tire le pan de sa tente, je me rappelle l’avoir vue passer la serpillière dans le hall, c’était elle la femme souriante au temps qui passe et reconnaissante d’être là à œuvrer au bien-être de tous.

Elle a six enfants, six filles kabyles tassées sous une tente, tassées sans se plaindre : un bébé de sept mois sommeille d’une enfance sans promesse. La fille aînée est assise, je la vois avec un livre.

Que fait-elle ?

Je lui demande et ravale ma honte quand elle me répond : elle est en quatrième au collège Albert Camus, elle a un contrôle le lendemain et elle apprend ses conjugaisons. Justement, je suis professeure. Elle en est ravie et au moment où l’une de ses sœurs m’offre pour la quatrième fois un scoubidou que je tente de refuser, elle me demande : « En fait, quelle est la différence entre l’imparfait et le passé simple ? »

Elle a raison la petite. Cette question me saisit, étreint toute mon émotion recroquevillée depuis que je joue à l’écrivaine parmi eux.

Quelle est la différence entre imparfait et passé simple ?

La jeune fille calme aux cheveux lissés me raconte comment le 115 a refusé les multiples demandes d’hébergement de sa famille de six filles. Elle détaille ses récits au passé et au présent. Je prends des notes. Elle poursuit ses révisions.

Plus loin, un groupe de jeunes hommes m’interpelle. Peau noire, jeans bleus, mains serrées autour d’un portable. L’un d’eux m’invite à m’asseoir, me laisse le seul siège confortable et comme s’ils avaient toujours attendu ma présence, ils se racontent, habitués à lâcher leur odyssée comme la preuve manifeste de leur existence.

 Je note, mots dérisoires, ils patientent, têtes inclinées,  fronts plissés, ils me laissent écrire comme s’ils dictaient des volontés ou des prophéties. La patience polie de ces hommes qui ont traversé un continent et demi porte une noblesse qui m’émeut, je n’arrive plus à écrire.

Les récits se ressemblent en fuite et en danger, en péripéties féroces et en chances inouïes, en risques quotidiens et en espoir suspendu. Ils se taisent. Leur devoir de parole est accompli. Je me lève.

Je m’approche d’un banc, à droite, un couple d’Albanais à la présence discrète et royale se présente et s’esclaffe de tout ; ils ne refont pas le monde, ils l’habitent.

Je suis près d’eux comme près d’une famille retrouvée, la femme me tient les mains, me caresse les joues, et de mon allemand de lycée, je tisse avec eux une conversation trouée. Il est question de fleurs, de Blume arrachées au souvenir d’un séjour en Allemagne où ils n’ont pas trouvé asile. Ils ont plus de soixante ans, sont nomades d’une vie à gagner, d’une vie en devenir ; ils sont vivants. La femme me répète, non, jamais elle ne refusera le pain qu’elle reçoit. L’homme veut travailler, gagner sa vie. Elle voudrait un appartement.

Il y a cette histoire de rouge à lèvres, son préféré, celui qu’elle a emporté depuis l’Albanie, eh bien, faut savoir que depuis trois ans, elle ne l’a jamais porté,  elle éclate de rire. Ils vivent dans une tente, piochent dans un sac une brosse à dent et du dentifrice offerts par des bénévoles.

La plupart sont des samaritains adolescents. De tout leur étonnement, de toute leur incompréhension à voir cette situation, ils veulent croire à de beaux lendemains. Deux ombres s’appliquent à plier et classer des vêtements, d’autres s’apostrophent en rangeant la nourriture. Goguenards de justice et du bon droit, enthousiastes de la générosité des uns et des autres, ils se sentent vivants, plus romanesques qu’un Candide, ou qu’un Ruy Blas car leur engagement a la détermination des premières fois.

Tout-à-coup, Lindita, faisant flotter un châle de laine déboule comme une puissance révolutionnaire. Lindita croit au changement, Lindita, militante mystique, a foi dans les gens, a foi dans le nombre ; elle est prête à rompre des barricades à coups de slogans et de dessins ; elle a l’énergie de ceux qui ont connu les marges de la vie et lance mille propositions qu’il faut saisir à l’épuisette comme des papillons rares. Tiens, au fait, ce serait bien que les jeunes fassent du sport, et si on pouvait prendre une douche aussi, et si on parlait d’amour, de sexe, si on se demandait comment on aime, comment on peut aimer, comment on peut dire à quelqu’un qu’on aime sa beauté, comment on fait tiens ?

J’observe. Je sais et sens que c’est historique et je sais et sens que ce n’est pas la dernière fois. Les préfets passent et se remplacent, les gouvernements signent et resignent, en appellent à une solidarité raisonnable et légale, une solidarité mesurée qui doit contenir son aide à l’aune des décisions politiciennes, indépendamment de la vie et du réel.

La richesse d’un pays devrait se mesurer à sa capacité à user de sa puissance et non à en abuser. Je me demande.

Peut-être sommes-nous pauvres ?

Nous croyant héritiers de Gergovie qui offre aux gaulois  une victoire chauvine, nous sommes surtout héritiers d’un Vercingétorix vaincu à Alésia, agenouillé au pied d’un Caesar dominant. Nous sommes pauvres.

Pauvres d’un imparfait que l’on ne sait pas distinguer d’un passé simple, pauvres d’une nécessité que l’on ne peut reconnaître sans cri et sans manifestation, pauvres d’une évidence qui ne saute ni aux yeux, ni au cœur.

Je ne suis personne, et j’ai comme toute le monde la puissance de rien, mais additionnée à celle des autres, je voudrais expliquer une différence entre l’imparfait et le passé simple :

L’imparfait est un temps de l’arrière-plan, un temps qui sous-tend une action qui, elle, s’exprime au passé simple.

Par exemple :

La petite fille aux crayons dormait dans une tente quand ma fille se réveilla dans son lit pour aller à l’école.

Le département d’Histoire grince, celui de Géographie opine, la linguistique s’en fout et la littérature ? Elle déplore, elle conteste, parfois elle dénonce, souvent elle raconte.

Il y aura des soirées, il y aura des manifestations. Mais la même chose aura lieu plus loin. Conjuguer l’injustice est la seule concordance qui semble dominer la grammaire de notre siècle.

La différence entre l’imparfait et le passé simple peut sembler complexe et dérisoire mais il semble relativement simple de différencier un être humain d’un euro.

Dalie Farah

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