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Dalie Farah et d'autres plumes d'ailes et mauvaises graines

Pas de vague, comment toucher la zone sensible ? ou la chronique « camusienne» de Béatrice Diarra.

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Pas de vague, comment toucher la zone sensible ? ou la chronique « camusienne» de Béatrice Diarra.

Si Stendhal publiait ses chroniques italiennes depuis des nouvelles éparses écrites ça et là, Béatrice Diarra compose à partir de ses souvenirs, de son histoire, de ses observations une chronique caustique, engagée et émouvante d’un monde absurde, fantastique, triste, insupportable qui s’appelle l’école.

Pour autant, il ne s’agit pas d’une chronique distante et désincarnée, le lecteur suit l’année d’une femme professeure de français langue étrangère et de littérature. La prof, la mère, la femme court après les saisons – le roman est scandé comme les concertos de Vivaldi. Noël-Février-Pâques-L’été-Toussaint. Ce découpage n’est pas anodin car le récit est encadré par deux attentats terroristes.

Sans grandiloquence, à travers le regard d’une narratrice qui alterne entre des postures sécuritaires et humanistes, qui voudraient punir et sauver, sa peau, la peau des élèves, celle de l’institution, le lecteur pénètre dans la salle de classe où les dialogues fusent comme morceaux de bravoure poétique et littéraire ou comme des moments de tortures subis par le professeur ; on s’attache avec elle aux brutes comme aux anges, aux insolents comme aux timides.

L’humour de Béatrice Diarra croque toute cette multitude avec gourmandise, drôlerie, et parfois une tendre cruauté.

La narratrice raconte aussi son quotidien, son fils, sa fille, ses manquements de mère et le cœur du livre où l’intime et le politique et social se croisent m’apparaît comme le plus émouvant, le plus puissant. Quand des élèves sont expulsés, son appartement cambriolé, sa fille en rupture et son fils en décrochage scolaire, la femme se lève quand même, la femme essaie, échoue, et recommence têtue comme la vie.

Cet entêtement à la vie c’est bien le lien entre toutes ces existences qui peinent à trouver sens dans des valeurs qui n’apparaissent que lorsqu’elles sont trahies où sous une forme tellement abâtardie qu’on reste perplexe devant la possible rédemption de cette zone sensible. Le projet de créer un village de réfugiés avec des comédiens au cœur du collège tient de la satire voltairienne désabusée. Les réunions de formations dépeignent une réalité qui fait rire et pleurer.

La morale de l’histoire, c’est que l’histoire n’a pas de morale.

Béatrice Diarra émaille aussi son récit de prise de positions, de commentaires qui analysent toute l’absurdie violente de l’éducation nationale : les réformes, les projets, et surtout les jeux de pouvoirs de chefs dont on se demande s’ils sont des caricatures d’eux-mêmes. Imbus d’eux-mêmes condescendants et dociles, ils sont les soldats d’une armée dont les ennemis s’avèrent être les désobéissants.

Face à cela la cohorte de professeurs étale un panel de conviction et de comportements depuis la lâcheté assumée à l’idéalisme vainqueur. Là encore, le talent descriptif, ironique de Béatrice Diarra ne rate personne ; les portraits sont savoureux, les situations acerbes. C’est un écheveau de courtisans œuvrant comme les danaïdes, le châtiment en moins.

Un festival du verbe

Ce qui ajoute à la truculence, c’est la truculence avec laquelle Béatrice Diarra se moque, se joue des tics de langage des uns et des autres. La langue française et la littérature font le corps/cœur du métier de la narratrice qui passe ses journées à traduire, expliquer, supporter les déviances et dévoiements d’une langue prise dans les jeux de pouvoir : le fort sur le faible, le garçon sur la fille et surtout la chef sur les profs. La Reine Margot – c’est le surnom de la chef- utilise  la langue de manière métaphorique et manipulatoire, elle use de techniques similaires à celles du  cancre qu’elle essaie de rabrouer. Béatrice Diarra cherche à dire les pertes, les gains et les hontes d’une langue qui s’apprend comme elle peut à l’oral mais figure une gageure impossible à l’écrit.

Quand l’ordinaire est exceptionnel.

Le roman ne porte pas une tension narrative particulière, la chronique du jour et du lendemain égrène un tic/tac où l’ordinaire est de l’exceptionnel pour le lecteur et inversement pour ceux qui travaillent dans ces établissements. Cette absence de tension peut gêner ceux qui attendent – comme c’est souvent le cas quand il s’agit de banlieue- une scénarisation à la Tarentino avec douze meurtres à la page. Non. Mais je trouve poignantes et aussi violentes qu’un Tarentino les pages où la narratrice raconte la mécanique de l’échec notamment par le biais de l’orientation et de la recherche de stage en 3ème. Les élèves de collège de zone sensible obtiennent des stages dans des domaines où la logique bourdieusienne avait bien prévu qu’ils restent.

C’est douloureux à lire : les promesses d’avenir n’appartiennent qu’à ceux qui en ont déjà un.

Sans tabou, la question de l’islam, la question du terrorisme et de ses échos, le positionnement discutable des chefs d’établissements, de certains professeurs laissent s’affronter les débats sociétaux qui ne peuvent se trancher dans une salle de classe et que la narratrice ne sait plus comment contenir.

Les jours se suivent, se ressemblent et ne se ressemblent pas, la prof absorbe des violences, le langage ordurier sous le silence et l’incompétence d’une hiérarchie dont on peine à comprendre les objectifs.

Pas de vague.

Le slogan qui avait été fugacement pris sur les réseaux sociaux possède dans ce roman un sens cruel, et tragique. Les mouvements des vagues sont invisibles et la moindre rébellion étouffée dans l’œuf. Les médiocres trouvent à être entendus et valorisés et les insoumises comme la narratrice destituée du peu qu’elle possède.

Comment toucher la zone sensible ?

Les passages « réalistes » du roman, occasion d’un regard documentaire, procurent des moments de joie et d’apaisement pour la prof et le lecteur : analyses d’Antigone et du Bourgeois gentilhomme par les élèves, travaux d’écriture reproduits parfois in extenso ; autant de bouts de réel qui offrent des lucarnes de beauté dans un quotidien rude et imprévisible.

Pourtant la vie est démesurée et simple. Impossible mais elle a lieu. Improbable mais présente.

Les moments poétiques, suspendus viennent assassiner la novlangue insoutenable des défenseurs de programmes qui oublient qu’une bouche qui fait de la littérature peut tous les dévorer. D’ailleurs, les poèmes en prose qui marquent les saisons viennent dire la beauté d’un ordinaire qui ne demande qu’à s’écouler.

Finalement, Béatrice Diarra signe un roman émouvant, poétique, politique et social ; cette totalité s’achève dans une image lumineuse et camusienne : il faut bien vivre.

Même Sisyphe a le droit d’être heureux, non ?

Dalie Farah

Intégration: Lysiakrea.com