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Plumes d'ailes
&
Mauvaises graines
Paroles, voix et cultures citoyennes

Ma question est : à combien de porcs, ouvre-t-on une porcherie ?

Présentation1

En préambule, je voudrais dire que ce texte ne reflète pas l’opinion de tous les membres de l’association, je l’ai écrit pour une victime de viol alors qu’elle était mineure et qui justement au moment du #metoo s’est retrouvée de nouveau à l’hôpital psychiatrique à cause de ce traumatisme qui rejaillit dans sa vie. Bouleversée, j’ai voulu donner une voix à sa douleur ; d’où le ton sans doute un peu tribun. Cette femme m’est proche et je suis en colère contre l’injustice de sa souffrance car son agresseur n’a jamais été inquiété. Dalie

« On commencera par demander pardon aux spécistes de cette métaphore qui porte préjudice à un animal des plus pacifiques. Pardon aussi à ceux que le mot « balance » choque par sa coloration immorale. Mais en même temps, que l’on écrive « jette l’opprobre sur ton pingouin », « signale ton alligator », « déplore ton kangourou » ou « avise ton ornithorynque » ne change pas la donne. Quand une femme se voit harcelée ou agressée en termes de métaphore elle pense rarement à un coléoptère ou un lépidoptère. On pense, on dit « quel gros porc ! » Voilà. C’est comme ça. Quand au terme « balance » je dirai qu’il est moins choquant que « si t’en parles je te tue » ou « ferme-la, sinon je te viole » ou autres gentillesses peu choquantes pour l’opinion publique étant entendu qu’elles sont souvent privées.

Ceci dit, la violence du slogan est réelle, considérons qu’elle n’est pas volée, voilà tout. Et ce n’est pas la loi du talion non plus, qu’on se rassure, les agresseurs vont bien : 99 % des agresseurs ne sont pas punis car seulement 13 % des femmes* portent plainte et ceci se termine par 1% de condamnation. Ah, j’oubliais la question du mensonge. Il existe comme pour tous les autres crimes et délits, mais sont rares autour de 2%.

Voilà, soyons concrète, pour ma part, j’ai un petit cheptel qui doit bien se monter à une douzaine de bêtes, en tout cas celles dont je veux bien me souvenir et dont j’ai les noms et prénoms. Je ne compte pas les anonymes, car il me faudrait un ranch pour les parquer et j’ai pas les moyens.

L’histoire est toujours la même, suffit de lire les récits : une main, une langue, un doigt, un sexe qui touche, qui prend, qui force, qui s’introduit. On ne sait pas, on ne veut pas, on n’a pas envie, mais on ne peut pas empêcher : pas assez de force, trop de peur, sidération, hésitation, sommeil. Et des mots qui salissent, qui happent, qui te suivent, qui font peur.

Et ça commence toujours de la même manière : des regards qui possèdent et des mots qui contrôlent et surtout du silence et des sourires.

Oui, on sait que le silence est l’ami des prédateurs, mais on oublie très souvent que les sourires complices sont leurs meilleurs alliés. Sourire d’un compliment qui n’est qu’une avance déguisée au travail ; sourire d’une blague sur une jupe, un bras, une cuisse, une aisselle, un sein à un dîner ; sourire d’une mère, d’un père, d’une amie, d’une sœur à un corps qui s’épanouit. Rire gras de la foule. Ricanement de la guichetière, amabilité appuyée du DRH, clins d’oeil, jus de viande qui coule sur le menton.

L’humour trace sa limite confuse entre l’obligation à rire d’une humiliation et la saine gauloiserie partagée.

On se demandera comment l’humour potache à la française va survivre avec ces réactions, on se demandera aussi comment la saine séduction à l’italienne va survivre.

Je ne crois pas que les victimes vont devenir les pauvres dragueurs qui ne vont pas savoir comment faire. Ils vont apprendre à être attentifs et délicats, je n’y vois aucune régression. On peut recevoir des compliments sur nos vêtements, notre féminité ou je ne sais quoi mais, en ce qui me concerne c’est quand je veux et avec qui je veux. Je saurai exprimer mon désir de manière suffisamment claire. Tout le monde n’a pas de droit sur l’apparence de mon corps sous prétexte qu’il a un avis. Quand à l’humour il survivra, il est une connivence saine quand il est connivence, quand il se fait « aux dépens de », ce n’est pas de l’humour et l’on entre alors dans la moquerie et/ou l’humiliation quel que soit le sujet.

Mais revenons à nos moutons, ou à nos porcs, qui sont-ils ?

Le prédateur, le porc est un porc international, intergénérationnel, interculturel :

Les porcs c’est l’ONU en mieux, c’est la paix dans le monde, c’est le consensus intégral et intergalactique car les porcs usent des mêmes gestes, des mêmes mots, des mêmes attitudes, des mêmes menaces.

C’est une chorégraphie perpétuelle qui se transmet dans une atmosphère d’apparente liberté, de franche coercition ou de puissants tabous : quelle que soit la culture et la religion, ça recommence.

Alors, je repose la question : A combien de porcs ouvre-t-on une porcherie ?

Parce que les femmes, elles, restent marquées de manière indélébile. On revit plus ou moins après ça, on existe plus ou moins après ça, on trouve des façons de vivre plus ou moins puissantes après ça, mais on est marquée à jamais.

L’oubli a son effet rédempteur ou destructeur, la parole son effet salvateur ou obsessionnel : il n’y a pas de recette.

Le chemin entre la blessure du corps et la paix retrouvée est une errance personnelle qui est sans certitude.

Le refoulement et le déni dévastent et le souvenir ravage.

 Pour eux, l’impunité, pour elles, la perpétuité.

Je connais trop de femmes dont la vie a été saccagée par un porc même si leur vie reprend et si elles donnent l’apparence du contrôle.

Alors, je repose la question, bordel : à combien de porcs ouvre-t-on une porcherie ? »

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