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L’ECOLE DES AMANTS OU L’UTOPIE AMOUREUSE par Roland Duclos

Présentation12

PRÉSENTATION COSI FAN TUTTE- MOZART

 par ROLAND DUCLOS

L’ECOLE DES AMANTS OU L’UTOPIE AMOUREUSE

Les Noces de Figaro datent de 1786 et Don Giovanni est créé un an plus tard. La commande de Cosi est passée par Joseph II en août 1789, inspiré par un fait soi-disant authentique qui aurait beaucoup diverti l’empereur. Le compositeur y met un peu de lui-même lorsque l’on sait qu’éconduit par Aloysia Weber, dont il est follement épris, il épouse la cadette Constance, tendre écervelée qui honorait que distraitement sa Sainte patronne. Le thème des amours contrariées ou croisées n’est cependant pas nouveau puisqu’on le retrouve décliné à l’envi chez Marivaux et dans un opéra de Salieri datant de 1785. La même année Mozart vient de réaliser la réinstrumentalisation du Messie de Haendel, de jouer sur l’orgue du Cantor de Leipzig et d’écouter quelques-uns de ses motets. Un retour aux fondamentaux qui lui aurait fait dire : « C’est tout de même là que l’on peut encore apprendre quelque chose ! » Et Cosi va se faire le témoin d’une maîtrise sans faille de l’écriture qui dit assez combien Mozart avait assimilé en les transcendants les leçons de ses illustres aînés. Il meurt deux ans plus tard en 1791.

On réduit trop souvent Cosi à un chassé-croisé amoureux entre deux couples : Dorabella et Ferrando d’une part, Fiordiligi et Guglielmo de l’autre. En fait la morale de l’histoire (que l’on pourrait aussi qualifier d’amorale) prend en compte trois autres couples. Comment ne pas voir dans l’appariement initial une convention de pure façade répondant aux règles d’un milieu social bien défini ? La bourgeoisie et ses codes. Alliance contre nature que soulignent les registres du quatuor vocal entre la soprano Fiordilifi et le baryton Guglielmo et la mezzo Dorabella avec le ténor Ferrando. Les amours recomposées entre tessitures aigus et graves paraissent plus compatibles vocalement et sincères dramaturgiquement puisque librement choisis à la faveur d’une mascarade, en dehors des conventions et de tout déterminisme social. Le troisième (ou cinquième) couple sera évidemment celui de Don Alphonso, philosophe plus madré que cynique comme nous le verrons plus tard, et de la servante Despina, incarnation d’un bon sens plus cynique que madré.

Car dans Cosi, c’est une autre mécanique du désir qui se met en œuvre. Nous sommes confrontés à une toute autre problématique amoureuse et à des enjeux affectifs bien plus fondamentaux. Cosi apparaît comme le prolongement et quelque part l’approfondissement de la réflexion engagée dans Don Giovanni. L’ouvrage complexifie la portée des rapports amoureux jusqu’à en saturer le sens par le biais de sous-entendus qui offrent des lectures très ouvertes. La problématique d’un Don Giovanni peut se réduire à celle d’un séducteur compulsif et quasi pathologique, victime consentante de l’implacable logique qu’il nourrit. Le Commandeur n’est alors que la métaphore d’une mort annoncée, l’incarnation d’un processus d’auto destruction. Don Giovanni est suicidaire, consentant, et non plus la victime d’une justice immanente. Il s’avance sans faiblir au-devant de son propre trépas car il sait qu’il n’a pas d’autre issue. Don Giovanni c’est le drame de la solitude : sa quête est sincère donc désespérée.

Tout au contraire apparaissent les rapports amoureux dans Cosi. La tragédie bien que sous-jacente est évacuée dans ses aspects violents, voire dramatique, effacée au profit d’un pragmatisme, d’un fatalisme qui se résout au pire et s’en accommode sans trop d’état d’âme apparemment. On sauve précisément les apparences en faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Le chassé-croisé amoureux devient une sorte de joyeux échangisme qui ne dit pas son nom mais y ressemble bougrement. Après tout puisqu’il suffit de travestir un tant soit peu la réalité, de l’affubler d’un faux nez et d’un exotisme de carnaval, voilà nos héros repartis pour de nouvelles aventures entre adultes consentants… et tout ce beau monde se retrouve déniaisé à l’insu de son plein gré par Don Alfonso et sa rouée complice Despina. On joue à se faire peur ! Mais jusqu’où ? Ça l’histoire ne le dit pas mais le sous-entend sans ambiguïté. Et si ambiguïté il y a, c’est Ferrando et son comparse qui en acceptent le double jeu en pleine conscience du résultat où les conduira inévitablement leur duplicité et la supposée naïveté de leurs élues respectives. Ils jouent avec le feu non sans délectation.

La tentation est aussi grande de voir dans ce rituel carnavalesque des déguisements, les aspirations profondes de ceux qui se travestissent. Guglielmo et Ferrando libèrent leurs pulsions trop longtemps étouffées, inassouvies dans cette parodie de catharsis.

A la fuite en avant d’un Don Giovanni, figure du radicalisme en quête de pureté et d’un inaccessible absolu, répondent les accommodements raisonnables, les petits arrangements avec la conscience (bonne ou mauvaise c’est selon) de nos joyeux va-t-en-guerre d’opérette. Tout est possible, interchangeable, adaptable au gré des circonstances : l’identité, la morale, les mœurs, et bien sûr l’amour. L’exclusivité affective nous dit Cosi, est aussi absurde qu’incompatible avec notre humaine et changeante nature. Le dieu unique en amour relève d’une folle prétention, d’un orgueil insensé comme en religion d’ailleurs. Tout est fluctuant, soumis aux lois du hasard et des nécessités.

Don Alfonso n’est pas un libertin, ni un débauché pervers. Homme d’expérience, il raisonne en fin psychologue, en connaisseur avisé des comportements humains. Pour rusé qu’il puisse paraître dans ses stratégies et la mise en place du piège qui va se refermer sur les malheureux parieurs, il agit avant tout en homme pétri de bon sens. Et qui provoque qui dans l’affaire ? Nos deux fanfarons, fiers-à-bras n’ont-ils pas cherché les bâtons pour se faire battre ? Cosi serait moins misogyne qu’androphobe. Car Guglielmo et Ferrando affichent des prétentions d’un ridicule achevé, prêts à tirer l’épée contre Don Alfonso, jurant de la fidélité de leur dulcinée avec une rare impudeur. En bref, ils personnifient les idiots utiles de la fable. Comment ne pas reconnaître un Mozart réglant discrètement mais jubilatoirement ses comptes avec ses commanditaires bien nés mais sans talent qui le traitent comme un domestique ? Mozart est à la fois Don Alfonso et Despina, le Janus aux deux visages, dieu des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes.

Après tout, les aimables donzelles que leurs amants considèrent comme leurs choses, leur propriété inaliénable, prennent elles aussi une savoureuse revanche. Revanche sur une société inique qui les réduit à l’état de femme-objet et lie leur destin sous le sceau du mensonge d’une illusoire et intenable fidélité. Mozart fait sa Révolution en tirant un trait sur l’ancien régime. On piétine les interdits dans l’ivresse de la transgression, fut-ce au prix du désespoir. L’amertume de la chute ne nous dit pas autre chose. On le voit, nous sommes maintenant à mille lieux du dilettantisme d’un spectacle bouffe divertissant. C’est aussi du Eric Rohmer avant la lettre ! On imagine l’irrésistible attirance de Dorabella pour Guglielmo faire long feu et chacun repartir de son côté, et les affinités électives entre Fiordiligi et Ferrando concrétiser leur idéal amoureux. Et rien n’interdit de penser qu’ils ne l’ont pas expérimenté… Ferrando est fasciné par la vertu de Fiordiligi. Quoi de plus excitant ? Et celle-ci a enfin la révélation de l’amour, non pas imposé mais librement choisi. Comment pourra-t-elle ensuite l’oublier lorsque tout sera rentré dans l’ordre ?

On peut à l’inverse aller jusqu’à imaginer une mise en scène où leur duplicité apparaîtrait à peine masquée… « Ces deux-là veulent nous mettre à l’épreuve ? Prenons-les à leur propre piège pour notre plus grand plaisir et profit ! » Da Ponte ne cachait pas ses penchants pour un épicurisme libertin. Quoi qu’il en soit, et après tout, qui décident d’aller risquer sa vie (à ce qu’ils prétendent) en jouant les matamores ? Ferrando et Guglielmo ont pris des risques, moins avec leur vie (le couplet sur la belle vie militaire) qu’avec leurs amours ? Qu’ils les assument ! Eux aussi ont une attitude des plus équivoques en se prenant au jeu de la séduction jusqu’à vaincre les dernières résistances des deux sœurs. Et s’agissant de Dorabella le mot résistance est quelque peu surfait.

En ce sens, la chute de Cosi est terrible. Nos deux piètres héros, sont non seulement amphitryons mais semble-t-il contents de l’être. Le tout avec la bénédiction de Don Alfonso, version faussement frivole du Commandeur cruel et injuste de Don Giovanni, lequel par contre est le parangon de la victime propitiatoire, du héros prométhéen. La révolte et la transfiguration dans le sacrifice de Don Giovanni reste infiniment plus glorieuse et en accord avec ses convictions que le consensus mou et hypocrite du final de Cosi. Une sorte de match nul ! Nos dulcinées ne sont plus celles que l’on croyait mais qu’importe puisque nous n’avons pas le choix. Et rien ne dit que l’aventure saura s’en arrêter là… Comment survivre autrement à ce terrible constat : rien n’est jamais acquis sur les terres mouvantes de l’amour. Ils viennent de le vivre et de l’éprouver dans leurs chairs et leurs chères à leurs dépens. Ce qui ne les empêche nullement de repartir à zéro. On efface tout et on recommence comme si de rien n’était. Mais le happy end a un petit arrière-goût saumâtre. Potion amère que la musique de Mozart se garde bien de dissiper mais qu’elle aide à avaler. L’amour est condamné à s’échouer sur l’écueil d’un quotidien sans pitié. Sauf à prendre les choses du bon côté…

En bref laissons parler Mozart : « Dans un opéra, il faut absolument que la poésie soit la fille obéissante de la musique. » Partition et livret sont consubstantiels et doivent former une entité organique. Lisez le livret seul : il n’est que prétexte vide de sens, corps sans vie sans grande cohérence. L’art théâtral mozartien le transfigure. Laissons parler nos sensibilités tant chez Mozart il semble superflu de s’encombrer de considérations philologiques ou érudico-introspectives. Et ça, seuls les artistes, solistes, chef et le metteur en scène peuvent être ces passeurs, ces éclaireurs, capables de « se jouer des invraisemblances […]d’un canevas psychologiquement indigent et intellectuellement inerte » estimait Jean-Victor Hocquard, l’un des plus fins et perspicaces analyste de l’univers mozartien. Mais « cette absence de consistance, cette plasticité fuyante, loin d’être des facteurs d’inhibition, ont permis à Mozart d’être, lui, le véritable dramaturge. » Qui d’autre que le compositeur et ceux qui s’emparent de sa musique peuvent mieux le servir ? « Dans nos verres, noyons toute pensée, et que tout souvenir du passé d’efface de notre cœur. »

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