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Paroles, voix et cultures citoyennes

Le cinquième élément : l’amour de l’art

akashi murakami

La galerie Empreintes a vingt ans

-Marie Agullo-

Si vous venez dans mon petit village qui est un bout de monde, en impasse sur une vallée d’Auvergne, vous vous arrêterez chez la galeriste d’Annie Perrin, qui a réuni les œuvres d’une vingtaine de céramistes, parmi les plus célèbres de France. Par son travail, avec beaucoup de ferveur et d’énergie, elle donne à connaître cet art de la terre à ceux qui touchent avec les yeux, adultes, et enfants des écoles.

Sous le toit de sa maison elle ouvre sur deux étages, deux expositions différentes : au plus près des pavés, une collection de bols, créée pour l’occasion, parce que « le bol est plus bavard que les mots », dit l’un des artistes, Bernard David. Et sous le ciel mansardé, un ensemble d’œuvres, pièces uniques, toutes originales, signées des céramistes qui nourrissent aujourd’hui cet art du feu et de la terre pour que la roche originelle continue à vivre, marquée par l’empreinte des femmes et des hommes sensibles et imaginatifs qui  façonnent leurs objets.

Quand vous entrerez, vous découvrirez d’abord les trois bols de Hervé Rousseau posés sur des blocs de roche naturelle, un morceau de lave par exemple qu’il a chauffée jusqu’à ce qu’elle se liquéfie et devienne un socle de métal argenté, pour ériger en coupes des creux bien ronds, bien ouverts, brillants comme des pépites. Camille Virot parle de « ce creux dans la terre où l’eau se recueille ». Et c’est bien ce que l’on voit devant son ouvrage. En utilisant des terres très chamottées, de la pouzzolane par exemple, dans lesquelles il sertit des éclats de verre ou d’autres éléments disparates, il recrée l’idée du granit étoilé de quartz  et enfonce dans un bloc faussement de hasard, une cuve en céramique verte, souvenir d’eau oubliée là depuis des temps immémoriaux, un lac Pavin en miniature. Par quelles coulures et quelles cuissons les artistes réinventent-ils les accidents naturels de la planète ? Quand la terre vive se déchire et détruit les maisons du Népal, tuant les gens sous leurs décombres, le créateur nous rend l’illusion de la maîtrise et convertit en beau,  le terrible et l’inhumain.

Mais on trouve aussi des finesses de porcelaine, fragiles et diaphanes, ouvertes comme des mains confiantes, celles de Marie Laure Gobat, qui dessinent  des maisons, des chaises et des tables enfantines, juste quelques traits de crayon rouge ou bleu sur la transparence blanche. « Un rendez-vous avec soi-même au creux des mains. Chaleur partagée », écrit Corinne Gueho. Les coupes de Simone Perrotte semblent japonaises dans le raffinement du dessin d’un poisson ou d’une pieuvre noire qu’elle gratte sur la tache d’encre qui impose sa forme à son imagination. Marianne Abergel a assis une girafe humanoïde, délicieuse et séductrice au fond d’une coupelle. Mais ses cornes d’or de faune, minuscules et diaboliques, rendent très équivoque le geste de ses jambes entrecroisées. Le bol qui est à côté de ses quatre oreilles écoutent-il son désir ?

Bernard David tresse des rubans de réglisse pour arrondir en dentelle noire des bols troués d’où s’enfuiront à coup sûr toutes vos envies, à moins qu’elles ne se laissent recueillir au gré des étagères, dans l’un de ces bols bien étanches, aux formes rondes toutes différentes, mates ou vernissées, granuleuses ou laquées, monochromes ou colorées, émaillées de pastel, écaillées ou lisses, avec ou sans pied. Rares sont finalement les bords édentés de notre vaisselle industrielle et domestique. Les bols d’ici se souviennent des doigts qui les ont inventés et de la main qui les a tournés. Il faut les voir de l’intérieur pour comprendre leur coquille d’émail irisé, enfermé dans la terre, le sable, le galet, le métal ou le marbre.

En haut de l’escalier le monde change de dimension. De l’intime on s’échappe… pour un voyage planétaire et cosmique, infiniment grand ou infiniment petit. On se rappelle que l’Auvergne est terre pascalienne.  On peut s’enfermer dans un cube écervelé, s’arrêter net aux branches tronquées d’un candélabre de gènes, ou s’élancer sur une vague d’eau qui monte sur la rampe de son élan et retombe en rubans verts. C’est la céramique de Jean-François Fouilhoux qui statufie le mouvement. Les socles de métal gris lancent les formes ou les retiennent. A chaque forme son lecteur. On y verra des écheveaux de laine, des crânes de pierre ouverts sur le vide, les galets des rivières et les laves éclatées des volcans. Edmée Delsol a coupé une tranche de la Terre éternellement striée par sa genèse, sous l’épaisseur transparente de la glace qui la recouvre et reçoit la lumière du ciel, juste sous le vasistas. Gilles Suffren se sert du triangle pour opposer le vide au plein. Nanouk-Anne Pham marie l’idée de la mosquée et celle de la cathédrale dans un polyèdre aux faces ouvragées sous un dôme de ciel bleu. Et si vous vous penchez un peu avant de redescendre l’escalier, vous verrez trois gouttes qui semblent couler encore. Vous avez envie d’y mettre le doigt pour lécher le nappage blanc de sucre glace qui recouvre la forme de Bernard Dejonghe, juste une forme autour d’un trou, une idée de caverne polaire.

Aucun doute : les céramistes connaissent dans leurs mains et leurs fours le secret des quatre éléments.

le site : http://www.empreintes.org/

la plaquette à télécharger : empreintes-20ans 

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