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Plumes d'ailes
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Mauvaises graines
Paroles, voix et cultures citoyennes

« Je sais exactement quelle blonde j’aurais dû être. » de Dalie

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« Je n’arrive pas à trouver en moi une histoire de dentelles et de sourires cachés.

Bien sûr que j’aimerais être née d’une botte de foin et d’un bouquet de marguerites. Je couvrirais mes cahiers de récits bucoliques et mon goût pour le sang se limiterait au boudin noir servi avec des pommes. J’aimerais m’appeler Aurore, avoir des boucles blondes et attendre dans la cuisine que le rôti du dimanche finisse de cuire.

D’ailleurs, je sais exactement quelle blonde j’aurais dû être.

Mon père serait retraité de la gendarmerie nationale, ma mère une ancienne secrétaire médicale. Elle aurait travaillé chez un dentiste de quartier toute sa vie et m’aurait offert une brosse à dent tous les mois. Je n’aurais jamais acheté de dentifrice parce que nous aurions été fournis en échantillons pendant des années.

A trente ans, je serais propriétaire d’un petit pavillon dans un des quartiers ouest de la ville, et mon jardin ferait 700 m² ; mon père viendrait deux à trois fois par semaine pour tailler les haies, faire des plantations et inspecter le voisinage. Ma mère serait un cordon bleu et m’apporterait régulièrement de la ratatouille dans des bocaux étiquetés et stérilisés à l’eau bouillante.

J’épouserais en secondes noces un de mes anciens professeurs d’université et je me sentirais éclairée par son savoir. Nous aurions quinze ans de différence et je serais son assistante. J’appellerais tous les membres du personnel par leur prénom et je serais invitée à tous les pots de départ à la retraite. De mon premier mariage avec un éternel étudiant des Beaux-arts, élu socialiste d’une mairie de province, j’aurais deux enfants.

Je serais perçue comme une femme engagée, je parrainerais une petite fille ougandaise pour qu’elle aille à l’école, j’enverrais un chèque pour le Téléthon et les restos du coeur. J’irais de temps en temps aux réunions pour la défense des sans-papiers. Tous les deux ans, je verserais mon obole au Sidaction. Je porterais des robes aguichantes les jours de fête et je serais, sans doute, comme le veut l’expression, outrageusement maquillée pour masquer l’affaissement de ma joliesse.

Je cultiverais ainsi un bonheur sincère et bourgeois entre la déprime de mon cadet, l’indifférence de mon aîné et l’alcoolisme de mon second mari. J’envisagerais d’avoir un amant tous les noëls en contemplant avec lassitude ma blondeur affadie par les années.

Mais je serais heureuse.

Heureuse de contempler mon nombril, celui de ma mère et celui de toutes les femmes apaisées de mon arbre généalogique.

Peut-être, écrirais-je quelques nouvelles que je lirais, timide, à mon époux, assis devant son troisième whisky. Je choisirais de raconter des histoires urbaines et polies, de femmes qui trompent leur mari avec un amour de jeunesse, d’hommes avilis par le sexe et la religion. Peut-être même tenterais-je une petite saga sur les malheurs d’une fille de gendarme obligée de devenir caissière après la mort de ses deux parents dans un accident de voiture mystérieux, qui aurait impliqué le meilleur ami de la famille ? Aucun lecteur ne frémirait à ces textes. Grâce à l’entregent de mon époux, une petite maison d’édition parisienne autoriserait la publication de cette saga qui se vendrait honorablement à deux mille cinq cent huit exemplaires.

J’aurais ainsi la satisfaction d’être devenue ce que je mérite.

Mais ce destin de coton-tige ne m’a pas été donné. »

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