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Dalie Farah et d'autres plumes d'ailes et mauvaises graines

Impasse Verlaine ou la chair crue des mots, critique de Fredéric Clamens-Nanni

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Impasse Verlaine, la chair crue des mots

Il est des livres que l’on ne peut pas lâcher, « des livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit », des livres qui éveillent « le goût des histoires et des péripéties », comme l’écrit Perec.  Impasse Verlaine est l’un d’entre eux.

C’est l’histoire de Vendredi, une jeune fille née quelque part en Algérie, impétueuse, bondissant dans la nature comme un animal épris de liberté, rattrapée par une vie qui lui assèche le cœur et l’âme.

C’est l’histoire de sa fille, la narratrice, qu’elle expulse de son corps un jour de février 1973 faute d’avoir pu s’en débarrasser avant. C’était sans compter sur les ressources de l’avorton, sur son appétence à croître, fût-ce dans l’appartement 622 du bâtiment 31 impasse Verlaine, au ban de Clermont-Ferrand.

C’est l’histoire d’une vie tissée des fils d’autres histoires : celles des contes de fées et on sait qu’ils sont cruels – la maison en pain d’épices est habitée par une ogresse –, celles des romans russes de Tolstoï et de Dostoïevski, celles des illusions perdues de Vendredi. Le roman d’éducation commence habituellement après les premières années d’insouciance propres à l’enfance. Ici, le dur apprentissage de la vie commence dans l’utérus.

C’est le récit d’un passé auquel le temps présent donne toute sa densité. Les « je me souviens » ne portent pas en eux l’évanescence des souvenirs qui affleureraient à la mémoire. Ils sont incarnés par les mots, par la matière brute des mots.

C’est un récit qui s’invite au plus profond de ma chair.

Je tire quelques fils sans chercher à les démêler. Je pétris les mots du texte avec mes propres « je me souviens ». Je reçois les mots de la narratrice.

« Je me souviens de Perec, parce que j’habite un immeuble où résonnent des symphonies mélodramatiques. Je me souviens de Verlaine parce que ces symphonies sont sans paroles. »

Perec et Verlaine. Deux figures tutélaires de la narratrice. Deux « je me souviens ».

Perec. Le ventre du lecteur au plus près de la réalité du lit douillet. La narratrice qui jouit d’être au monde, non sur le lit mais sur le sol chauffé de l’appartement 622 du bâtiment 31 impasse Verlaine. Elle dit : « On n’imagine pas quelle extase peut jaillir du contact de ce carrelage chaud contre la peau ». Dalie Farah ne construit pas des images mentales mais elle fait éprouver le monde comme par transsubstantiation. Crudité de l’organique et de ses sécrétions. Dans le nez, j’ai la puanteur du bateau, du vomi de Vendredi partie pour la France, des vieux souliers et de l’eau de fleur d’oranger. Sur ma peau colle la chaleur moite du hammam qu’exhalent les corps amollis des femmes dénudées. Dans la bouche, j’ai le goût des pâtes trop cuites, du gratin dauphinois, de sang et de la morve mêlés.

Verlaine. La déréliction peut être poétique et insuffler sa musique sans paroles. Le nom s’affiche à côté de l’impasse pour le rappeler. « Il le faut. La vie me reste belle. Il le faut » : tel est l’impératif que se donne la narratrice. Pas de carpe diem ici. Ce serait être aveugle et sourd aux coups et aux cris qui meurtrissent la chair. La vie n’est pas belle – il faudrait être naïf pour le croire – mais elle le reste. Rester et résister à la cruauté, à cette cruauté qui aime le sang comme le prouve l’étymologie. Mais le sang irrigue les veines. Résister. Volonté impérieuse qui s’enracine dans l’utérus inhospitalier. Je songe aux paroles de Charles Juliet que j’ai entendues dans l’émission Remède à la mélancolie sur France Inter. Pour lui, on naît en deuil du paradis in utero que l’on a perdu. La narratrice a été chassée de ce paradis bien avant qu’elle ait été conçue. Il n’appartient pas même au temps immémorial des « il était une fois ». Point de salut si ce n’est dans cette obstination à s’accrocher à la chair de la mère. Persévérance de la « tumeur utérine ». Vivre de toute urgence quand on n’a pas le choix. Prendre la vie à bras le corps. Enfourcher, au temps du lycée, son vélo-destrier pour dévaler les rues dont les noms font retentir haut et fort les valeurs des cités Michelin :

« Mon parcours est toujours le même, je quitte l’Impasse pour rejoindre la rue de l’Espérance, puis je longe une partie de la rue du Courage pour arriver dans la rue du Devoir. »

Si la narratrice convoque son passé, elle ne le fait pas à la manière de Verlaine.

« Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure. »

Ce « je me souviens-là » a des accents mélancoliques. C’est le Verlaine de mes vingt ans, teinté de la « fadeur » – le terme n’est en rien péjoratif ici – que lui prête Jean-Pierre Richard dans Poésie et profondeur : « par la fadeur [l’esprit]se laisse malgré soi envahir, transformer, affadir ». « La tentation de la fadeur se situ[e]toujours dans le vague ou dans l’impalpable, aux limites de l’inexistence ». Le poète de mes vingt ans se laisse dissoudre dans le monde qui l’entoure. Rien de tout cela dans Impasse Verlaine. Nulle mélancolie, nulle passivité, nul épanchement lacrymal. Mieux vaut serrer les dents.

Il est un moment où la narratrice se sent rimbaldienne. Je pense au Rimbaud des Illuminations, je pense à cette fulgurance de « Barbare » : « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ». La viande saignante, la chair crue, la crudité des mots. Se les mettre en bouche pour exister, pour résister. Une convention typographique veut que les termes étrangers et les titres soient en italique. Dans Impasse Verlaine, ils sont faits d’une seule et même matière. L’italique les aurait tenus à distance : les uns, empruntés à la langue arabe, auraient donné au texte un exotisme factice ; les autres auraient eu valeur de références trop intellectualisées.  Crime et Châtiment n’est pas Crime et Châtiment parce que la narratrice a mangé tout cru la littérature pour en faire sa propre substance organique :

« Un concert de morve et de larmes accompagne le ballet de mes auteurs russes préférés.

Raskolnikov est mort de chagrin après avoir écrit un poème d’amour.

Tolstoï joue aux osselets avec le squelette de Tourgueniev.

Les frères Karamazov se sont dévorés en riant.

Soljenitsyne découpe l’Idiot en morceaux parfaitement identiques.

Dostoïevski est une petite fille de douze ans aux genoux écorchés qui chante en sautillant parce que la vie est belle. »

Dévorer les mots pour transformer la vie. Et elle a faim l’ogresse !

Dans les contes, les gentils sont gentils, les méchants sont méchants. Dans Impasse Verlaine, le bien et le mal sont poreux. Mère-grand est méchante avec Vendredi qu’elle roue de coups. Vendredi est méchante avec la narratrice qu’elle roue de coups. La narratrice se serait bien ralliée aux gentils mais elle comprend que « Vendredi sommeille en [elle] ». En elle sourd une violence « déposée sur un gêne consentant ». En elle coule le sang de sa génitrice : elle la hait et elle l’aime pour cela. Car on ne peut pas ne pas aimer sa mère, sa maman – comme voudrait l’appeler la fillette –, fût-elle Folcoche.

Les coups sur une petite fille auraient de quoi nous arracher les larmes. Porte ouverte au pathos que le roman n’ouvre jamais, si ce n’est dans la tête d’une enfant avec sa tête d’enfant, qui, par « un mélo sublime », attend que les dieux – Zeus, Poséidon et Allah – se penchent sur son sort malheureux. Aucun ne réagit. Allah s’est bouché les oreilles avec des boules Quiès. Le pathos est désamorcé par une forme de comique. Le rire surgit parfois là où on le l’attend pas. C’est le rire de Raskolnikov après le meurtre de la logeuse. C’est le rire qui naît d’une chute inattendue. Quand l’enfant au visage tuméfié, dans son fameux mélo, confie à l’institutrice que le père l’a frappée pour avoir recraché dans son assiette les pâtes trop cuites et le steak insipide, la réponse est sans appel.

« Elle parle.

La prochaine fois, tu mangeras ton steak.

Et, soucieuse, avec un haussement de sourcils d’évidence, elle ajoute :

C’est bon pour la santé. »

Des phrases juxtaposées. Des blancs. Autant d’éclats, de fragments, de concentrés d’énergie. Me revient ce vers d’Apollinaire : « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire ».

Dalie Farah a un style. Resserré. Les mots, avec tout leur poids de mots, irriguent le récit de leur puissante vitalité. Je relis ces propos de l’écrivaine :

« J’ai écrit Impasse Verlaine pour me taire. Je suis une ex-grandegueule convertie au silence de l’écriture romanesque parce que je suis meilleure à écrire depuis ma vitalité et depuis ma joie que depuis mes peines, ce qui ne m’empêche pas de les raconter, voilà tout. »

Impasse Verlaine ne relève ni d’une littérature à fleur de peau, ni d’une Littérature sans estomac, selon l’expression de Pierre Jourde. Parce qu’ils travaillent les maux comme on travaille la matière brute, les mots me remuent dans ma chair, me font éprouver ma propre existence, me font ressentir les pulsations de mon corps à plat ventre sur le lit.

Frédéric Clamens-Nanni

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