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Edouard Louis ou la légitime résistance

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Ils ont tout écrit sur lui, jaloux de sa fulgurance, de sa démesure, de ses anomalies, de ses singularités, ils ont tout voulu écrire ces impudiques journalistes prétextant le récit à la première personne pour fouiller le village français, fouiller le vagin du village et hurler qu’il n’y avait pas trace légale de l’histoire d’Eddy Bellegueule.

Les littérateurs frustrés dans leur exégèse avortée, se gaussaient de cet écrivain de vingt ans qui n’avait pas pris soin de maquiller le crime de sa naissance. Moi je lui ai écrit à Edouard, et même il m’a répondu, et même il a fait publier mon mail : «Je m’appelle Dalila, rebaptisée Dalie pour les mêmes raisons que vous. Tout ce que vous dites est vrai parce que vous racontez ma vie. Pourtant, je ne suis ni picarde, ni homo. Agrégée de lettres, 41 ans, berbère d’Auvergne, Eddy Bellegueule, c’est moi.» (http://next.liberation.fr/livres/2014/03/18/delit-de-bellegueule_988038).

Mais on n’en veut pas de cette littérature des petits qui osent le désir de grandeur, on les renie ces écrivains témoigneurs de leurs humeurs à coups de sang, de morve et de sperme. On leur cherche des poux à ces évrivants qui ne posent pas devant l’objectif en feignant le mystère.

Moi, je l’ai aimé son roman car dans sa magnifique, majestueuse arrogance, il me rendait justice. A moi. A moi et à mes semblables. Parce qu’il est mon semblable, mon prochain. N’en déplaise aux pourvoyeurs fictionnels se targuant de ne pas puiser dans le réel ( mon œil…), le second roman d’Edouard Louis exsude d’une réalité et d’un réalisme qui les fera gerber. Qu’ils gerbent !

Dans une construction énonciative ambitieuse mêlant passé, présent, temps de l’écriture, il distille aussi la voix de sa sœur Clara. Relayant ses multiples confessions, cet enfant du siècle qu’est Edouard Louis, raconte son viol, mon viol, ton viol, leur viol, nos viols. Car il sait conjuguer le malheur comme peu d’auteurs savent le faire.

Il y a bien quelques pages qui sentent son étudiant en sociologie, ou d’autres qui anticipent les reproches qu’on pourrait lui faire. Il y a bien quelques invraisemblances linguistiques et des facilités stylistiques… ET APRES ?

A la lecture du roman, on ne croit pas au titre : Edouard Louis se permet le titre le plus prétentieux que je connaisse -après l’Etre et le Néant- mais c’est justement ça qui est fabuleux. Là est la légitime résistance d’Edouard Louis.

Son récit aigu comme des ongles qui crissent sur un tableau noir, entêtant comme le bruit d’un robinet mal fermé, fuyant comme un air qu’on a oublié, ce récit est un grand roman.

Et je me fous totalement des quelques irrégularités que la prof en moi décèle comme un dermato incapable de contempler un Paul Klee sans penser à une maladie infectieuse…

L’écriture romanesque se passe de fiction quand la vie et son malheur, la vie et son essentielle défaite, se racontent comme Edouard Louis le fait. Combien de livres ennuyeux ? Combien de romans pédants ciselés d’une fiction sèche, répétitive, pâle sous couvert de style, d’écriture contemporaine ? Combien surtout d’imitateurs qui écrivent avec application, tellement d’application que le modèle apparaît devant l’œuvre originale. Ceux là, on les encense unanimement.

Edouard Louis, n’imite pas, ne s’inspire pas, il veut précéder ses propres pas.

Il y a presque deux ans, Eddy Bellegueule, c’était moi. Aujourd’hui, Edouard Louis, c’est toujours moi.

Dalie

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