Open/Close Menu
Plumes d'ailes
&
Mauvaises graines
Paroles, voix et cultures citoyennes

« Combien de fois revient l’amour ? » Les éternels, de Jia Zhangke.

affiche

« Combien de fois revient l’amour ? »

Chante l’éphèbe chinois vêtu de synthétique rouge près d’une cage où un lion et une lionne sont enfermés. Il tend une rose en plastique à Qiao qui sort de prison après avoir purgé une peine de cinq ans pour port d’arme illégal. Cinq ans à la place de celui qu’elle aime. Il s’appelle Bin et dirige une petite bande de malfrats dans un quartier de Datong.

Assise, toujours sans mes chaussures dans un fauteuil du ciné les Ambiances, je me demande souvent où le film veut en venir jusqu’à ce que je comprenne que c’est bien ça le truc : on ne sait jamais où la vie veut en venir.

Quand on rencontre un être à aimer et qui nous aime et qui nous oublie. Quand on rencontre un être qui nous sauve et que l’on quitte. Quand on se sacrifie pour un être qui ne nous le rendra jamais.

Si on ne sait pas où la vie veut en venir, on peut aussi se demander où l’amour veut en venir : à esseuler, à compléter, à ravir, à tricher, à profiter, à créer une cage ou une illusion circassienne qui transforme les amoureux en funambules condamnés.

La réponse se trouve peut-être dans le début magnifique du film : l’ouverture sur un plan serré de quatre chinois aux visages abîmés. Assis dans un autocar, les hommes et les femmes ont la laideur pauvre et véritable du labeur qui n’épargne pas, la caméra cahote avec le bus dans cette région minière qui signe sa décadence. On le sait déjà par un indice d’une beauté saisissante : le regard d’une petite fille qui nous fixe pendant plusieurs secondes. La ville, le pays va suivre les modulations d’une économie vouée à briser les structures anciennes et hiérarchiques pour laisser venir une croissance qui déploie des valeurs et des rituels différents. C’est par le biais de la violence que cette évolution va s’exprimer : à la gestion ordonnée et honorable des caïds traditionnels va s’opposer la violence sans code d’une jeunesse armée de casques et de barre de métal à laquelle s’adjoint un capitalisme légal à l’appétit sans fin.

La force du film tient dans cette capacité à mettre en parallèle un monde et un couple. Le film court de 2001 à 2018 et laisse des ellipses silencieuses qui se dessinent sur les visages des deux personnages principaux qui vieillissent et se dégradent à mesure que la technologie et les constructions croissent.

Parce que le monde est une cage où des créatures s’agitent pour survivre et aimer et aimer pour survivre.

Alors, combien de fois revient l’amour ? Une fois. Peut-être deux. Certains disent trois ou quatre fois. J’ai entendu dire aussi jamais.

Dans le film « Les éternels », l’amour est à la fois tenace et volage. Bin n’attendra pas Qiao à sa sortie de prison. Il ne veut pas la suivre pour retourner à Datong.

Le personnage de Qiao, jeune fille pétillante à l’énergie vivace et à l’amour fidèle qui devient une femme de poigne à la loyauté naïve est bouleversant. C’est elle que l’on suit au fond, elle que l’on voit aux prises avec le hasard fatal qui fait de sa vie une boucle sans issue même si le hasard malicieux lui propose des rencontres qu’elle ne veut pas faire.

 L’amour est-il rétributif ? Peut-on forcer à l’amour ? Comment le reconnaît-on ?

L’amour est-il cette habitude qui tient la lionne et le lion dans la cage ?

Est-il une dette dont est redevable à vie ?

Est-il un entêtement menteur et pathétique ?

Une reconnaissance et une angoisse à être seul ?

Le film répond sans répondre sauf si l’on extrapole le titre original : « la blancheur de la cendre est la plus pure. » dit Qiao en fixant la grandeur d’un volcan endormi.

La cendre est pure parce qu’elle est issue d’un feu ardent. Cette métaphore est-elle celle de l’amour de Qiao pour Bin ? Ou simplement celle de la fidélité à soi, la seule loyauté qui ne peut être indexée aux illusions d’un monde qui capitalise tout même les sentiments ?

Dalie Farah

ash-is-purest-white-photo-1018196-large

eternels

Intégration: Lysiakrea.com